Joaillerie

L’éclat surréaliste des bijoux de Salvador Dalí

bijoux de Salvador Dalí

Salvador Dalí est universellement connu pour ses peintures surréalistes oniriques, de ses montres molles à ses paysages hallucinés. Ce que l’on sait moins, c’est que le maître catalan a également transposé son génie créatif dans la haute joaillerie, en concevant des bijoux extraordinaires sertis de diamants et de pierres précieuses. Ces œuvres d’art miniatures – broches, bagues ou colliers – furent réalisées en étroite collaboration avec des joailliers d’exception, et offrent à une poignée de privilégiés le rare plaisir de « porter » du Dalí sur soi. Alliant luxe et imagination débridée, les bijoux surréalistes de Dalí sont à la fois des joyaux étincelants et des pièces d’art à part entière, empreints de symbolisme et d’audace.


Une modèle arbore plusieurs créations de joaillerie surréaliste signées Salvador Dalí vers la fin des années 1940, dont la broche-montre « L’Œil du Temps» placée devant son œil, les « Lèvres rubis» ornant sa bouche en guise de bijou, une main sculpturale en or parsemée de pierres précieuses, ainsi qu’une bague corset. Ces bijoux fantasmagoriques – main anthropomorphe, lèvres serties de rubis et perles, œil faisant office de montre – illustrent le style unique de Dalí, qui transformait les motifs de son univers artistique en parures précieuses.

Dalí, joaillier du surréalisme

En 1940, fuyant la guerre en Europe, Salvador Dalí s’installe aux États-Unis avec son épouse Gala. C’est là que, dès l’année suivante, il se lance dans la création de bijoux, un domaine qui lui permettra d’exprimer autrement son imaginaire. Au cours des 29 années suivantes (de 1941 à 1970), Dalí conçoit ainsi 39 pièces de haute joaillerie : une collection de chefs-d’œuvre surréalistes en or et en gemmes, donnant forme à des cœurs, des lèvres, des yeux, mais aussi à des motifs végétaux et animaux, des symboles religieux ou mythologiques, et à d’étranges figures anthropomorphes. À l’instar des artistes de la Renaissance qu’il admirait, Dalí refuse de se limiter à la peinture et aborde la joaillerie comme un art à part entière. Chaque bijou est pensé comme une œuvre d’art miniature où son univers onirique prend vie, mais sous l’éclat des diamants.

Pour réaliser concrètement ses bijoux, Dalí s’est appuyé sur le savoir-faire des meilleurs artisans joailliers de l’époque. Il travaille notamment avec l’orfèvre argentin Carlos Alemany, installé à New York, à qui il confie la tâche de donner vie à ses visions. Dalí dessine d’abord minutieusement chaque pièce sur papier, avec des formes précises, en détaillant matériaux et couleurs. Il choisit personnellement les pierres précieuses non seulement pour leurs teintes, mais aussi pour leur symbolique, accordant autant d’importance à la portée de l’œuvre qu’à sa beauté. Sous son impulsion, et grâce au talent d’artisans comme Alemany, ces joyaux uniques sont fabriqués entièrement à la main avec une qualité d’exécution exemplaire. Or jaune ou platine, diamants, rubis, saphirs, émeraudes, perles... : la diversité et la préciosité des matériaux employés reflètent l’opulence recherchée par Dalí, tout en servant son imagination foisonnante. Certains bijoux intègrent même des mécanismes mobiles inédits, prouesses techniques jamais vues alors en joaillerie : ainsi, des cœurs se mettent à palpiter, des ailes de papillon à battre, ou des éléments bougent pour donner l’illusion de la vie. Dalí supervise chaque détail et baptise lui-même ses créations, souvent inspiré par sa muse Gala. Provocateur dans l’âme, il n’hésite pas à concevoir des pièces volontairement étranges ou dérangeantes – par exemple des cœurs percés ou “ensanglantés”, de minuscules mains dorées tenant des rubis, ou des insectes surréalistes – invitant ainsi le public à s’interroger sur la signification de ce qu’il regarde. Comme dans ses tableaux, le temps, l’amour, la mort ou la métamorphose sont des thèmes récurrents transposés dans ces joyaux. Dalí est l’un des rares artistes plastiques de son époque à avoir réussi une telle passerelle entre arts visuels et arts décoratifs, sa créativité surréaliste s’illustrant tout autant dans ses bijoux que sur ses toiles.

 

À New York, Madelle Hegeler dévoile des bijoux aussi intrigants que spectaculaires signés Salvador Dalí : une main en or sculptée, des lèvres en rubis ornées de dents en perles, un « Œil du Temps » et une étonnante bague Corset. (Flickr)

 

Chefs-d’œuvre oniriques en diamants et or

Parmi les bijoux conçus par Salvador Dalí, plusieurs pièces emblématiques se distinguent tant par leur inventivité surréaliste que par leur luxe extrême. En voici quelques exemples marquants, devenus légendaires dans l’histoire de la joaillerie :

  • L’Œil du Temps (1949) – Une broche-montre en platine prenant la forme d’un œil humain ouvert. La paupière est bordée de diamants taille brillant et baguette, un rubis figure le coin de l’œil, d’où s’échappe une larme en pendentif pavée de diamants. L’iris émaillé en bleu et violet sert de cadran de montre, avec des chiffres peints et la signature de Dalí, abritant un véritable mécanisme horloger (un mouvement Movado) dissimulé dans l’œil. Cette pièce fascinante, commandée à l’origine par un couple de collectionneurs, évoque à la fois le regard omniscient et le temps qui passe – un thème cher à Dalí.
  • Le Cœur Royal (1953) – Véritable manifeste de l’opulence surréaliste, ce bijou spectaculaire est un cœur tridimensionnel en or jaune 18 carats, entièrement recouvert de rubis naturels évoquant la chair et le sang. Surmonté d’une couronne royale sertie de rubis, saphirs, émeraudes, aigues-marines, péridots, grenats, améthystes, diamants et perles, il incarne la splendeur et l’excès dignes d’un trésor de monarque. Surtout, grâce à un ingénieux mécanisme interne, le cœur bat littéralement devant nos yeux – ses rubis palpitent comme s’il était vivant. Cette pièce, l’une des plus complexes de Dalí, symbolise l’amour et le pouvoir ; elle fut d’ailleurs rendue hommage lors d’un défilé haute couture récent.
  • Les Lèvres rubis (1949) – Broche surréaliste inspirée du sourire de l’actrice Mae West (dont Dalí avait déjà fait un célèbre canapé), ces lèvres pulpeuses sont formées d’or jaune 18 carats serti de rubis rouges intenses. Des rangées de perles de culture blanches figurent les dents dans la bouche entrouverte, conférant à l’ensemble un réalisme troublant. À la fois sensuelle et ludique, cette pièce fantaisiste transforme une bouche féminine en bijou précieux, illustrant l’obsession de Dalí pour les formes corporelles et la métamorphose des êtres.
  • Les Boucles d’oreilles Téléphone (années 1950) – Clin d’œil à la modernité et à la communication, cette paire de pendants d’oreilles reprend la forme de deux combinés téléphoniques miniatures. Réalisés en or jaune 18 carats et sertis de rubis, d’émeraudes et de diamants, les petits téléphones semblent suspendus à l’oreille pour murmurer des messages invisibles. Dalí, qui aimait brouiller la frontière entre le réel et l’illusion, conférait ici à un objet du quotidien un statut de bijou de luxe. Il affirmait d’ailleurs que ces boucles d’oreilles, malgré leur aspect humoristique, étaient « tout à fait sérieuses » – elles représentent l’oreille humaine (symbole d’harmonie), tout en évoquant la vitesse des communications modernes et le bouleversement instantané des pensées.


La broche « L’Œil du Temps » (vers 1949), réalisée en platine, diamants, rubis et émail, intègre un véritable cadran de montre en son centre. Cet œil surréaliste qui pleure une larme de diamants est l’un des bijoux les plus iconiques de Salvador Dalí, illustrant son obsession du temps qui s’écoule.


« Le Cœur Royal » (1953) de Salvador Dalí – un cœur en or massif texturé, couronné et serti de rubis ainsi que d’autres gemmes multicolores – renferme un mécanisme secret faisant battre un cœur plus petit en rubis à l’intérieur du reliquaire. Cette pièce de haute joaillerie, exposée aujourd’hui au musée Dalí de Figueres, marie l’exubérance du luxe à la dimension organique et symbolique chère à l’artiste.

 

Des bijoux entre art, luxe et collection

Les bijoux surréalistes de Dalí brouillent délibérément la frontière entre l’art et le luxe. Leur valeur ne réside pas seulement dans la profusion de métaux précieux et de pierres fines qui les composent, mais surtout dans les idées et l’imaginaire qu’ils incarnent. Chaque pièce est l’expression tangible du génie artistique de Dalí, rendue portable. Qu’on les trouve belles, étranges ou provocantes, ces créations ne laissent personne indifférent et sont aujourd’hui prisées comme des trésors tant par les musées que par les grands collectionneurs.

Dès les années 1950, la collection complète de bijoux Dalí a fait l’objet d’expositions itinérantes, témoignant de son statut d’œuvre d’art à part entière. Les 39 pièces furent d’abord acquises par des mécènes américains (le couple Cummins Catherwood) puis données à une fondation afin d’être présentées au public lors d’événements caritatifs. Après avoir transité entre les mains de divers propriétaires privés, dont un richissime collectionneur saoudien, l’ensemble des bijoux a finalement trouvé son écrin permanent en Espagne : aujourd’hui, la collection Dalí est exposée de façon permanente au Teatro-Museo Dalí de Figueres, en Catalogne, au sein d’un espace dédié appelé Dalí Joies. Là, les visiteurs peuvent admirer de près ces incroyables parures surréalistes, présentées comme autant d’œuvres d’art dans des vitrines.

Il arrive aussi que certaines pièces refassent surface sur le marché de l’art, atteignant alors des sommes record lors de ventes aux enchères. Preuve de cet engouement, en octobre 2025 la maison Sotheby’s a adjugé un collier surréaliste de Dalí, le “Swirling Sea”, pour 736 600 €, soit le double de son estimation initiale, au terme d’une bataille d’enchères passionnée. Ce somptueux collier, conçu par Dalí en 1954 pour une collectionneuse fortunée (Madame São Schlumberger) et réalisé par les joailliers new-yorkais Alemany & Co, évoque des vagues marines grâce à des franges de perles, d’émeraudes et de saphirs, avec un grand coquillage de perle baroque niché dans un motif d’or et de diamants. Son résultat de vente spectaculaire illustre l’attrait durable des bijoux de Dalí : recherchés par les amateurs d’art et de haute joaillerie du monde entier, ils continuent de fasciner des décennies après leur création.

 

Une inspiration qui perdure dans la haute joaillerie

L’héritage de Salvador Dalí joaillier continue d’inspirer créateurs et maisons de luxe contemporains. En juillet 2025, le directeur artistique Daniel Roseberry a rendu un hommage appuyé à Dalí lors du défilé haute couture Schiaparelli à Paris. L’une de ses silhouettes arborait un spectaculaire collier en forme de cœur humain rouge, animé de battements mécaniques, clin d’œil direct au Cœur Royal conçu par Dalí en 1953. Ce n’est pas un hasard si la Maison Schiaparelli célèbre ainsi Dalí : Elsa Schiaparelli, fondatrice de la maison et figure de proue du surréalisme dans la mode, fut une amie proche et collaboratrice de Dalí dans les années 1930. Ensemble, ils créèrent notamment la fameuse robe homard portée par Wallis Simpson, préfigurant les joyeuses incursions de l’art surréaliste dans l’univers du vêtement. Aujourd’hui, en ressuscitant l’esthétique dalinienne (cœurs battants, trompe-l’œil, anatomie fantasmée) sur les podiums, Schiaparelli démontre que la vision de Dalí reste une source d’inspiration fertile.

D’autres marques et designers de joaillerie ont puisé dans l’imaginaire du maître catalan. Les montres « Crash » de Cartier par exemple – avec leur boîtier déformé semblant fondre – rappellent les montres molles du tableau La Persistance de la mémoire (1931), et témoignent de l’influence de l’esthétique surréaliste de Dalí jusque dans l’horlogerie de luxe. Plus généralement, la tendance à concevoir le bijou comme une œuvre d’art, avec une forte charge conceptuelle ou symbolique, s’inscrit dans le prolongement de la démarche initiée par Dalí et quelques artistes visionnaires de son temps.

En définitive, les bijoux surréalistes de Salvador Dalí occupent une place unique dans l’histoire de la joaillerie. Ils représentent la fusion parfaite entre la création artistique et le savoir-faire joaillier. Ces pièces somptueuses et insolites – cœurs battants, yeux horlogers, lèvres précieuses – ont élargi les horizons de la haute joaillerie en y injectant du rêve, de l’humour et de la provocation. Que l’on soit sensible ou non à leur esthétique peu conventionnelle, on ne peut nier qu’elles sont devenues des objets cultes, hautement collectionnés, et qu’elles illustrent de manière éclatante l’œuvre d’un des plus grands artistes du Xxe siècle sous une forme portable et éternelle. Salvador Dalí a prouvé que les diamants aussi pouvaient fondre, saigner ou prendre vie – et c’est en cela que réside l’étrange brillance de ses bijoux surréalistes, toujours vivace dans l’imaginaire du luxe.

 

Sources : Natural Diamonds – Only Natural Diamonds; Wilson’s Estate Jewelry; Musée Dalí (Figueres); Articles de presse et archives (Sotheby’s, Schiaparelli, etc.)